Rencontre avec Archie Shepp une rencontre « Archi » passionnante

La définition du mot « Archi » pour le Larousse colle parfaitement à cet homme que nous avons rencontré :

« Préfixe (du grec arkhein, commander), exprimant une idée de superlatif, d’intensité extrême ou indiquant un rang hiérarchiquement supérieur »

… Quel(le) musicien(ne) ne connait pas Archie Shepp ?…. Je crois aucun(e) !!

Dans le cadre de sa programmation, le Tourcoing Jazz Festival nous a proposés, en ce vendredi 20 octobre 2017, deux piliers de courants musicaux qui ont marqué  et influencé les musiques actuelles; Le batteur Tony Allen, un des fondateurs de l’Afrobeat, et le saxophoniste Archie Shepp.

Petit rappel biographique sur Archie Shepp pour ceux qui auraient oublié :

Archie Shepp naît le 24 mai 1937 à Fort Lauderdal , en Floride aux États-Unis, il grandit à Philadelphie (Pennsylvanie) où il étudie le piano, la clarinette et le saxophone alto avant de se diriger vers le saxophone ténor et il joue régulièrement du saxophone soprano. Il sort diplômé d’art dramatique du Goddard College (en) en 1959 mais s’oriente ensuite vers la musique.

A la fin des années 1950 il se produit  à Paris, notamment au célèbre club de jazz Le Chat qui pêche., Il donne plusieurs concerts à Bruxelles, au théâtre de Poche en 69.

À ses débuts en 1960, il est, avec Cecil Taylor, l’un des fondateurs du free jazz avec des disques révoltés (Fire Music, Mama Too Tight). Il dirige ensuite l’Attica Bluesbig band au début des années 1970, empreint de soul et de blues, styles qui influenceront toute son œuvre jusqu’à aujourd’hui.

À partir de la fin des années 1960, il se tourne aussi vers l’enseignement, d’abord à l’université d’État de New York puis dans les années 1970 jusqu’au début des années 2000, il enseigne l’histoire de la musique à l’université du Massachusetts, située sur le campus d’Amherst.

Depuis quelques années, Archie Shepp donne de nombreux concerts dans le monde entier avec son quartet composé de Wayne Dockery à la basse, Tom McClung au piano et Steve McCraven à la batterie.

….

La veille du concert, nous allons partir à la rencontre d’Archie Shepp. Il est 19h00 lorsque nous nous présentons à l’accueil de son hôtel, en centre ville de Lille. Nous sommes en avance et surtout très impressionnés par cette nouvelle rencontre. Je sais que le temps m’est compté, et il n’est pas question de déborder, pourtant j’aurai tellement de choses à lui demander. Je sais que l’exercice de l’interview est unique et qu’il n’est jamais possible de revenir en arrière… C’est à chaque fois la même question : Vais-je être à la hauteur ? Vais-je trouver ce que tant d’autres n’ont pas trouvé ? l’artiste va-t-il se livrer ?… et bien d’autres questions qui se bousculent et témoignent de nos incertitudes.  Oui, à ces quelques instants de le rencontrer, nous sommes impressionnés.

Nous nous retrouvons dans le hall de l’hôtel et le concierge nous fait savoir que nous pourrons monter dans 15 minutes…. 15 minutes plus tard, nous nous retrouvons au 3ème étage et percevons le son du saxophone…. nous restons quelques instants en suspension, face à la porte, à écouter. Quelle chance nous avons.. cet instant juste pour nous… cet instant qui nous secoue… Ce musicien d’exception a 80 ans, et il travaille encore et encore, cherche inlassablement… Nous nous sentons bien pauvres de nos connaissances, nous qui parfois rechignons, et restons sur nos acquis, dans le fond bien maigres.

Nous nous décidons à frapper à la porte, nous nous retrouvons face à Monette Berthommier, l’épouse d’Archie Shepp. Elle nous accueille avec un grand sourire et nous fait pénétrer dans cette chambre. Archie est là, face à moi. Il est assis avec son saxo dans les bras… nous nous serrons la main. J’ai l’impression de rêver.  Je suis face à celui qui a tout connu de la musique….. et du jazz. Je suis face à cet artiste engagé pour la défense de la cause noire depuis 1950. Celui qui, au-delà de tout, a vu la société évoluer, et peut nous en décrypter certains aspects.

CHTIJAZZ : Vous vous entrainez tous les jours ?

A.S : Oui, c’est obligé, il le faut pour garder la musculature (il me désigne les muscles de sa bouche). Si vous ne travaillez pas, les muscles s’affaiblissent…

CHTIJAZZ : Même vous avec toutes ces années….?

A.S : Oui, ça ne fait rien, j’ai en plus un problème avec une lèvre, et il faut travailler tous les jours. Si je manque un jour de travail, je travaille deux fois plus pour rattraper ce que j’ai perdu, même pour un jour manqué.

CHTIJAZZ : Vous disiez en 2016, lors d’un concert à la Villette, que John Coltrane était votre frère, votre ami, qu’il vous avait beaucoup appris. Que vous a-t-il amené ?

A.S :  … Le travail.. de répéter chaque jour. C’était un immense travailleur vous savez. Il répétait toujours, toujours, c’était incroyable. Lorsque je l’ai rencontré, nous étions ensemble dans une boite de New-York dans les années « 60 ».  A l’entracte de notre set, il est sorti et est allé à l’arrière, où il y avait une cuisine. Il s’est remis à jouer.  Je l’ai écouté jouer durant tout l’entracte, il n’a jamais arrêté de jouer.  Ensuite, après le « gig », nous sommes allés chez lui, et il s’est remis à jouer, jusqu’au moment où il a décidé de dormir.

CHTIJAZZ : Mais c’est quoi cette volonté de travailler ? ..La passion ?

A.S : La passion oui, mais surtout la discipline.  C’est étonnant et passionnant, mais j’ai appris beaucoup de lui.. ….. être toujours dans la recherche.

CHTIJAZZ : Vous avez enseigné en université. Que pensez vous de l’enseignement musical du jazz de façon académique ? (Cette question me vient de mon ami et camarade bassiste Frédéric Giezek ?)

A.S:  En fait, je n’utilise pas le mot « jazz ». « Jazz » est un mot français. C’était le nom d’un petit village en France, et ce mot a été exporté à la nouvelle Orléans.  Il faut regarder la musique noire sur une perspective plutôt culturelle. Cette musique vient d’Afrique, l’origine est là. Il y a beaucoup de choses  techniques en jazz, de répétitions, si tu veux, qui viennent d’Afrique. On retrouve beaucoup de ces techniques dans les chansons que fredonnaient les travailleurs, et de « negrospiritual ». Je regarde cette musique comme quelque chose d’historique. Cette musique est l’expression d’une histoire… L’esclavage, tout cela, vous le trouvez dans les chansons des travailleurs et les chansons « spirituelles »… Dans le blues.  Lorsque j’étais enseignant, je voyais cela comme une musique ethnologique, plutôt que l’aspect « Musique de jazz ». Lors de mes interventions devant mes élèves,  je parlais d’un concept révolutionnaire dans la musique africaine, américaine. Je n’ai jamais utilisé le mot « jazz ».

CHTIJAZZ :  Vous êtes un artiste engagé et militant de la cause noire.  Vous vous êtes engagé en France, en signant un manifeste qui appelait à ne pas voter Marine LE PEN.  Etes vous inquiet de la situation en France, en Europe, de la montée de l’extrémisme?

Monette rie, je comprends que le sujet est entendu et va faire parler Archie.

A.S :  Cela m’inquiète, mais je ne suis pas surpris. Tu sais, il y a le même problème aux U.S.A. Donald Trump et l’évolution de la droite aux USA.

CHTIJAZZ  : Où s’est loupée la société pour en arriver là ? Comment une telle fracture, une telle méfiance, a-t-elle pu se développer entre blancs et noirs ?

A.S : Oh, on ne peut pas généraliser. Il y a des noirs qui sont plus disponibles et des blancs aussi. Mais le principe de racisme, de chauvinisme, existe partout, même en Afrique, entre tribus, il y a des problèmes…. en Asie aussi pour des raisons religieuses. La question n’est pas « qu’en France ». C’est quelque chose de mondial. Il faut que les être humains retrouvent le sens des rapports humains: Amour, respect. C’est le problème des Homo-sapiens.

(…)

CHTIJAZZ : La musique peut-elle être un facteur positif face à cette situation ?

A.S : Oui. Regardez l’exemple de la musique « Rap ». Elle se diffuse partout,  au Japon, au Kenya,  alors qu’elle vient des Etats-Unis, et surtout des ghetto.

Monette intervient : … comme le jazz.

Oui c’est vrai. Cette musique noire a était influente dans le monde. J’ai enregistré avec un Gospel français .. il y avait des titres tel que « Depp river »… c’était un chœur français..Nous étions à Grenoble il y a quelques années.  Cette musique touche tout le monde;  Peut-être parce que cette musique noire est traditionnelle, et s’est construite autour de la réunion des personnes, la réunion des communautés. Vous avez le leader qui chante, et la communauté qui reprend.. C’est important la communion entre les personnes.  La musique c’est comme cela. Il y a une force « the bring everyone together ». Je crois que la musique noire, elle vient du seigneur.

CHTIJAZZ : (…) J’ai toujours trouvé que les noirs avaient plus le sens du « groove » que les blancs…

A.S : (..) Je crois que c’est la danse.. La musique noire, le tambour, vous savez, est associé avec la danse. Les noirs sont en général de très bon danseurs Vous avez, en France, et en Europe, un niveau de danseurs  impressionnants, sur le plan académique, mais je suis toujours étonné par les performances des jeunes noirs dans le courant hip hop. (…) Tu te souviens de Fred Astaire, qui était un extraordinaire danseur, il était un excellent batteur. Je me souviens d’une scène lors de laquelle il danse et joue de la batterie….C’était impressionnant.

CHTIJAZZ : Qu’est ce qu’un bon batteur…en jazz ».

A.S  : …. « Swing ».. oui ce n’est pas une question de virtuosité, il doit avoir le « groove ». Il ne faut pas jouer trop, mais être là… il faut qu’il soutienne… il a le « swing ». C’est tout ce qu’il faut. (…) C’est un feeling apporté par la musique, par l’environnement des autres musiciens.

CHTIJAZZ : Qu’est ce que le free jazz a amené à la musique moderne ?

A.S :  (…) Il a fait partie de l’évolution de la musique.  Tu sais la musique a toujours été « Free ». Je me souviens de Louis Amstrong dans les années « 20 ».  Les musiciens classiques l’accusaient d’avoir une embouchure truquée, car il réussissait à jouer des notes incroyables. Pour eux, ce n’était pas possible de jouer de la trompette de cette façon. Louis jouait « triple Do »,  il montait de 3 octaves. Il a fait un jour une performance au théâtre Vendôme de Chicago. Une partie de sa performance le faisait jouer 100 fois le « triple Do ». Il avait gardé sa chemise blanche qui était en sang. Louis avait gardé  une cicatrice aux lèvres de ce moment.  Pour cette époque, Louis Armstrong était « Free ».  Le free jazz a commencé avec des gens comme lui. Ils étaient les pionniers de l’improvisation. Ils avaient un langage nouveau…. Tout le monde vient de cette musique, Harry James, Buddy Rich… Tous

(….)

CHTIJAZZ va continuer encore quelques minutes à discuter avec Archie Shepp, puis nous prendrons congés de lui, et de son épouse, avant de le retrouver vendredi soir pour son concert à l’Espace Raymond Devos de Tourcoing.

 

Vendredi 20h00… Nous sommes à Tourcoing pour les deux concerts : Tony Allen et Archie Shepp. La salle est pleine… Le public est en attente et impatient.

Tony Allen va nous dérouler son set entouré d’un pianiste, un bassiste, et de deux saxophonistes talentueux. Le set est un hommage au batteur Art Blakey. Nous serons fortement impressionnés par la performance du bassiste.. waaaa

Tony Allen et ses musiciens vont passer en revue des compositions, et aussi revisiter des standards comme Moanin,  Night in Tunisia, …..

 

Puis le concert d’Archie Shepp... entouré, entre autre,  du pianiste  Pierre-François BLANCHARD exceptionnel. Nous avons rarement entendu un tel musicien, avec tellement de subtilité,  des silences, des accents  dosés avec une précision chirurgicale, et un engagement physique incroyable … faisant un corps un corps avec son piano. Il s’agissait d’une première fois pour Pierre-François Blanchard qui n’avait jamais accompagné Archie Sheppe auparravant. A la batterie un vieux complice d’Archie le batteur  Steve Mc Craven et Darryl Hall à la contrebasse.

Archie Shepp, malgré ses 80 printemps, va faire le show…. Saxos, chant…. Quel talent, quel homme généreux, laissant un espace incroyable pour ses partenaires.

Des compositions, hommages à une de ses filles, à un de ses cousins, tué lors d’une bagarre.. des standards comme Don’t get around much anymore, Harlem Nocturne….

En quittant l’Espace Devos, je vais repasser par l’hôtel d’Archie Shepp, pour lui déposer les photos qu’il m’a autorisées à prendre. Un sentiment bizarre m’étreint…. Ai-je rêvé? Ou ai-je pu approcher une étoile?  Je garderai longtemps cette rencontre dans un petit coin de ma mémoire.

 

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